Cet article explicite la proposition d’un enseignement expérimental au sein du Neko Aïkiclub, deux fois par mois (le samedi matin). Ces séances sont ouvertes à tout-e pratiquant-e d’Aïkido, les personnes n’appartenant pas au Neko Aïkiclub sont plus que bienvenues.
1- Contexte
La pédagogie de l’Aïkido ne confronte jamais les pratiquants à des situations imprévues : Uke attaque, puis suit pour « perdre » jusqu’à l’immobilisation ou la chute conformément aux prévisions.
On sait toujours quelle va être l’attaque et on est sur le bon pied pour exécuter la technique telle qu’elle est prévue (aïhanmi : katatedori, shomen uchi, jodan tsuki, etc. ou gyakuhanmi : katatedori, yokomen uchi, chudan tsuki, etc.). En jyu waza, seul Uke est dans l’ignorance de ce que Tori va exécuter. L’attaque, même si elle n’a pas été convenue oralement, est tacitement conditionnée par le pied ou la main que Tori va présenter en avant.
La pédagogie de l’Aïkido est parfaite pour construire le corps, apprendre les techniques, ressentir finement la relation Uke – Tori, comprendre les distances dynamiques (ma-aï). Mais finalement nous n’apprenons jamais à mettre ces qualités en œuvre dans la caractéristique essentielle du combat : l’incertitude.
Pourtant tout existe dans l’Aïkido pour pouvoir s’adapter à l’attaque, ou à l’enchainement d’attaques imprévues (la symétrie des techniques en aï- et en gyaku- hanmi, les jyu waza, kaeshi waza et randori). Ce qui nous fait défaut, ce sont des exercices d’apprentissage. L’expérience proposée vise à concevoir des exercices de mise en œuvre de l’Aïkido en situation d’incertitude.
Nous nous inspirerons de la pédagogie du Karate et du Kendo en transposant mon expérience d’une vingtaine d’années de karatéka et, très brève, de kendoka.
Ce cadre permettra une dynamique d’enseignement et de recherche où l’on est libre de se tromper, d’expérimenter, de comprendre, de s’améliorer et de s’amuser.
2- La Recherche : s’inspirer de la pédagogie du Karate

De ce que j’ai lu et de ce que j’ai pratiqué, la pédagogie du Karate moderne vient de la caserne : le kihon est étudié en ligne et en rang, l’enseignant compte chaque pas en avançant ou en reculant. Individuellement d’abord, puis à deux, tous les mouvements sont codifiés et ordonnés (ie obéissant à des ordres). L’étude des katas, qui vient de modalités pédagogiques plus anciennes, est encore plus millimétrique, même les bunkaï qui étudient leurs applications avec des partenaires sont très prescrits.
Au-delà, il y a différentes modalités et étapes qui permettent de s’approprier progressivement les composantes psychiques et physiques du combat (kumite). La modalité qui nous intéresse ici c’est le « jyu kumite souple » (randori, un combat libre, sans enjeu de gagner ou perdre), avec des règles qui permettent de le pratiquer dès le début et d’y trouver de l’intérêt et du profit toute sa vie de pratiquant. Nous y reviendrons plus loin en détail.
En Aïkido on est toujours deux et l’enseignant ne commande pas chaque mouvement comme un ordre, pour nous kihon et kata sont confondus. Au-delà de l’acquisition des bases, l’essentiel de notre pratique explore avec plus ou moins de liberté des applications. C’est dans cette exploration plus ou moins libre que réside la magie de l’Aïkido : à partir d’un point de départ, l’attaque, Uke et Tori communiquent d’une manière de plus en plus pertinente, complexe et subtile.
Mais.
L’attaquant va perdre, même en kaeshi waza on sait qui va perdre. On sait toujours quelle est l’attaque, même en jyu waza seul l’attaquant connait une très relative incertitude, limitée par le nombre restreint de techniques conditionnées par les conventions qui règlent le kihon.

Dans le « dialogue à deux inconnues » qu’évoque Franck Noël shihan dans son beau livre de 1996, la conclusion est connue d’avance dès l’introduction, la fin est contenue dans le début. La variété de l’échange entre ces deux moments rend riche et passionnante la communication « à deux inconnues », la notion de danger est un fil conducteur omniprésent qui donne son sens à toute la pratique en nourrissant en permanence le « dialogue ».
Mais.
Ce danger reste virtuel parce que les circonstances qui conduiraient à son actualisation sont certaines et donc restent latentes. C’est le contraire de ce qui se passe dans un combat où le but est de réaliser le « danger » d’une manière qui laisse démuni le partenaire/adversaire.

En Kendo, pour le peu que j’en ai vu (deux ans de pratique), il n’y a que quatre attaques sur quatre cibles : sur la tête, le poignet, le buste, la gorge. Il faut passer beaucoup de temps à apprendre à se déplacer et à acquérir la condition physique nécessaire au combat en armure, mais très vite l’essentiel c’est de pratiquer le combat. On est en permanence dans l’appréhension de l’incertitude et le danger est sens cesse actualisé quand les coups de shinaï pleuvent sur le casque, le gant ou le plastron. On attaque, souvent on « perd », c’est-à-dire que l’on gagne de l’expérience. A la fin de l’entrainement, on demande des corrections aux sempaïs avec lesquels on a échangé. Et comme cela on progresse, comme je l’ai entendu d’un enseignant lors d’un stage : « on ramasse en avançant».
Pourquoi est-ce que cela fonctionne en Karaté (et en Kendo) ?
Les deux partenaires doivent et peuvent réciproquement prendre l’initiative d’attaque et « contrer » : esquiver, bloquer, riposter. On attaque pour « tenter le coup » et ainsi expérimenter ce que l’on a vu dans le cours en étant confronté à des situation difficiles, nouvelles, incertaines et risquées : on voit ainsi ce qui marche ou ne marche pas et pourquoi.
Si les attaques restent souples elles vont toutefois jusqu’au bout du mouvement, obligeant le partenaire à réagir avec agilité et détermination, en contrepartie la distance expose l’attaquant, permettant au contre de réussir. Ainsi parfois on « perd » en attaquant, parfois on « gagne » en contrant et réciproquement, sachant chacun peut prendre l’initiative de l’attaque en voyant ou en créant des opportunités par ses déplacements.
Le respect des partenaires est la règle : il ne faut pas vouloir avoir toujours raison, ni vouloir être le plus fort.
Le plus avancé s’adapte au niveau et au gabari du partenaire qui est en face : les sempaïs ne rossent pas les débutants, ni les costauds les poids-plumes, mais il est légitime de pousser leur condition physique et leur détermination vers leurs limites.Les contres sont effectifs mais contrôlés : si l’esquive ou le blocage a réussi à éviter l’attaque tout en étant à distance de riposte, cette riposte doit être effective mais pas rude, on évite de toucher au visage, au corps on arrête l’impact de manière proportionnée à la capacité du partenaire (en Kendo, l’armure élimine ce problème). Ainsi les attaques ne sont jamais inhibées par la peur du contre et on peut risquer des techniques difficiles.
Les déplacements, les attaques et les contres sont des techniques librement adaptées au contexte du combat. Les débutant-e-s ne sont donc pas étonné-e-s que les formes qui « marchent » en combat soient différentes de celles étudiées en construction par les bases et en katas.
Les deux partenaires acceptent de « perdre », que l’on attaque ou que l’on contre, le partenaire qui est touché accuse réception avec un petit signe de tête et un pas en arrière avant de reprendre l’engagement. Cela vaut pour tout le monde : le sempaï accepte de perdre face au débutant, le senseï court le risque d’être touché par un de ses élèves et accusera réception de la réussite de celui-ci.
3- Hypothèse : on peut créer une telle modalité dans la pédagogie de l’Aïkido
Dans notre expérimentation il s’agira créer des situations où chacun des deux partenaires est libre d’agir, tant en attaque qu’en contre.
Les règles du « jiyu kumite souple » seront facilement respectées par des aïkidokas. Cela doit même être plus facile dans un « art martial de communication » fondé sur la collaboration où comme le dit Christian Tissier Shihan : «il y a toujours cette notion qui n’est pas où est-ce que je t’amène, où est-ce que je te tire, où est-ce que je te pousse ; mais où est-ce qu’on se rencontre ».
Pour valider l’hypothèse (ou non), il faut pratiquer en construisant des exercices. Je pense que les points de départ sont le randori avec plusieurs partenaires, le jiyu waza avec un seul et les kaeshi waza. Il faut pousser jusqu’au bout les logiques, par exemple en les intégrant, pour stimuler la capacité de chacun à s’adapter avec agilité à des situations imprévues.
Le premier axe de travail sera de rendre les attaques imprévisibles. Au préalable il faudra épurer les mouvements, corriger les démarrages et les appuis, rétablir des distances, des lignes et des angles, toutes choses qui méritent souvent d’être améliorées dans la plupart des attaques des aïkidokas telles qu’elles sont pratiquées aujourd’hui. Une fois ces corrections amenées, on peut rendre imprévisible le côté de l’attaque, puis progressivement accroitre la complexité des exercices pour élever leur degré d’imprévisibilité.
Par exemple, on démarre toujours les attaques avec un grand pas depuis le pied arrière (sauf, parfois Men Uchi) : 0 incertitude, si c’est le pied droit qui est devant c’est la main gauche qui va agir.
En conservant seulement Shomen Uchi (SU) et Yokomen Uchi (YU), on peut apprendre à les faire à partir du pied avant. Le déplacement est simple à apprendre (d’ailleurs si l’on fait des séries de coupes au boken ou de tsukis au bâton, on le connait déjà). On peut donc ainsi, tout en partant de la même position attaquer indifféremment de la main droite ou de la main gauche. Si on complexifie en posant qu’on peut faire indifféremment SU ou YU, on a 4 facteurs d’imprévisibilités : main gauche ou main droite et SU ou YU.
Si on intègre ces attaques dans un jiyu waza habituel, les deux partenaires connaissent une situation d’incertitude : Tori parce qu’il ne sait pas qu’elle main va l’attaquer ni si cela va être un SU ou un YU, Uke parce qu’il ne sait pas qu’elle technique d’Aïkido va lui être appliquée.
La gamme d’exercices suivants pourra être de rendre l’initiative d’attaque imprévisible. Il faut poser que chacun des deux partenaires peut décider de démarrer l’échange en attaquant.
Par exemple, le groupe étant sur deux lignes face à face, l’enseignant peut donner la consigne « gauche » ou « droite », les partenaires de la ligne correspondant à la consigne doivent instantanément attaquer. Cet exercice peut se combiner avec l’exercice précédent.
Dans un deuxième temps, il n’y a plus de consigne et chaque partenaire peut démarrer à sa convenance. Dans un troisième temps les deux partenaires au lieu de partir arrêtés, peuvent en plus se déplacer et changer de pieds.
Le deuxième axe sera de rendre la fin imprévisible. On greffera sur les exercices précédents, la possibilité de changer de rôle en cours de mouvement par des kaeshi waza. Après le contact, Uke devient Tori, mais seulement s’il en a l’opportunité. On peut là aussi construire des exercices de complexité croissante.
Par exemple, on démarre en fixant un nombre restreint de techniques, avec un seul kaeshi waza par technique. Puis on augmente progressivement le nombre de techniques et, si c’est pertinent, le nombre de kaeshi waza possibles sur chacune. On peut ensuite poser que le changement de rôle est possible à plusieurs reprises si l’opportunité s’en présente.
Le troisième axe sera de rendre les déplacements imprévisibles pour des raisons tactique. C’est ce qui se passe dans le randori avec 2 adversaires ou plus : les partenaires chutent pour se relever et réattaquer, l’endroit exact où ils chutent, leur rapidité à se relever et à réattaquer, génèrent de l’incertitude. Les déplacements de Tori obéissent à un dessein tactique : les mettre en ligne pour les voir venir l’un après l’autre afin de limiter cette incertitude. Là encore on peut construire des exercices de difficulté progressive.
Par exemple, avec 2 attaquants et toujours SU et YU comme possibilités. Dans un premier temps Tori ne doit que se déplacer pour ne pas se faire toucher, on peut ensuite augmenter la difficulté avec un troisième attaquant. L’enseignant peut commander le changement de Tori pour contrarier d’un coup le schéma tactique qui s’installe.
Ensuite on peut poser que Tori doit exécuter des techniques jusqu’à ce que ses partenaires aillent au sol. A l’étape suivante, Tori changera lorsqu’un Uke exécute un kaeshi waza sur la technique qu’il subit et devient ainsi le nouveau Tori.
Etc.
Les exercices donnés ici en exemples ne sont pas un programme mais des pistes de travail, il faut entrer dans le laboratoire : aller sur le tatami pour voir ce qui est pertinent et les adaptations et améliorations nécessaires.
L’expérimentation ne sera donc possible que si un groupe suffisant se prête au jeu et intègre les règles du « jyu kumite souple », en commençant par : il ne faut pas vouloir avoir toujours raison, ni vouloir être le plus fort.
Conclusion :
Je propose de tester ces pratiques expérimentales 2 fois par mois. Cette étude se structurera autour de 3 axes majeurs :
S’intéresser aux attaques pour les améliorer et les rendre effectives, dans un esprit d’interaction respectueuse de l’intégrité des deux partenaires.
Enchaîner les techniques d’Aïkido dans des situations, ni codifiées ni préalablement convenues, tant sur leur commencement que sur leur fin.
Enchaîner et varier les déplacements pour réduire l’incertitude non plus par des consignes orales préalables mais par la construction de tactiques.
Je crois que ce cadre permettra une dynamique d’enseignement et de recherche où l’on est libre de se tromper, d’expérimenter, de comprendre, de s’améliorer et de s’amuser.
